Tempi passati…
Un certain sourire

L’attachement à un club, l’amour des couleurs, est-ce que cela existe encore de nos jours ? Oui, sans aucun doute pour les clubs dit petits, ceux des villages notamment. On va voir jouer Ernest, Pierre ou Jean, et, peu importe s’ils ne manient pas la balle avec autant de maîtrise que Kakä ou Messi, l’essentiel est de les voir faire de leur mieux, de donner ce qui est leur maximum du jour. Le football des talus, comme on a eu tendance à l’appeler, notamment vers fin mai-début juin, quand se déroulent les matches de barrage pour l’ascension qui, en troisième ligue, qui en deuxième, ces matches sont passionnants, car, si l’on peut dire, le jeu qu’on y voit est sans artifices, à l’état pur. Quelle débauche d’énergie, comme l’écrivait presque dans tous ses comptes-rendus un journaliste du dimanche, et bien précieux, car, s’il n’en existait pas qui donc se chargerait de narrer les exploits de ces footballeurs qui, eux, ne jouent que pour le plaisir ? Souvent un plaisir double: le leur et celui de la poignée de mordus qui viennent les regarder.


En haut lieu, il en va hélas autrement. Dans ce domaine particulier où les sentiments sont également présents, car tous les cœurs ne se transforment pas en instrument comptable, une de mes dernières illusions vient de tomber. Pourquoi le cacher, parmi les clubs que j’aime beaucoup, il y a Juventus, ce qui m’a valu des conversations pimentées tout en restant bien sûr sereines avec Gennaro Olivieri, qui fut un des meilleurs arbitres de hockey sur glace, et Eric Walter, radioreporter et journaliste de haut niveau, tous les deux fervents « tifosi » d’Inter Milan. Juventus, on le sait, vient, comme Neuchâtel Xamax d’ailleurs, de reprendre place dans l’élite, et l’un et l’autre n’ont pas tardé à retrouver le rythme de cette catégorie, nouvelle quand bien même elle fut la leur pendant des lustres.


A Juventus, la figure emblématique est Del Piero, le joueur le plus ancien de l’équipe, qui resta fidèle au club lorsqu’il fut relégué alors que nombre d’autres joueurs succombèrent au chant des sirènes de clubs espagnols, comme Cannavaro, Zambrotta et Thuram, ou de « l’ennemi » Inter Milan précisément, comme Ibrahimovic et Vieira. Mais, voilà, cette saison, celle des retrouvailles pour Juventus, le renouvellement du contrat de Del Piero a donné lieu à un roman-fleuve. Nombre de paramètres entrent en ligne de compte dans une telle opération, et l’on aura tendance, lorsque le joueur est âgé de 33 ans, à proposer un contrat de deux ans plutôt que le double. On sait que Stielike quitta le Real Madrid pour venir à Neuchâtel Xamax parce qu’on ne voulait renouveler son contrat que pour une année.


Il est évident que, pour celui qui fait du football sa profession, l’aspect financier n’est pas négligeable quand bien même il s’agit de sommes qui, même avec un « rabais », laissent rêveur, du moins le commun des mortels que je suis. Alors, que se passe-t-il durant ces pourparlers de renouvellement, surtout quand ils durent ? On articule des chiffres, offre et contre-offre. On évoque la possibilité d’aller ailleurs. Et, dans les camps adverses, on ne se fait pas faute de mettre de l’huile sur le feu, de dire que ce joueur serait accueilli les bras ouverts. Mais ce qui m’a particulièrement déçu, c’est quand on publia que Del Piero ne pouvait pas se contenter de la somme proposée du moment que son coéquipier Nevded gagnait plus. Même si finalement, selon l’accord intervenu, Del Piero percevra pour la saison prochaine plus de six millions nets de nos francs, sans compter les extras substantiels provenant de son image de marque ! Avec un minimum de 500 000 francs par mois, impôts déduits, il y a de quoi recouvrir les épinards de beurre. Mais ne sombrons pas dans ce genre de calculs !


J’avoue que je tombe de haut. Bien qu’on affirme que comparaison n’est pas raison, je ne peux ne pas penser à l’attitude de Boniperti, cet autre grand footballeur, faisant toute sa carrière, à part ses débuts, dans Juventus. Il estima que l’heure de se retirer avait sonné alors qu’il aurait eu encore sa place dans le grand club piémontais. Cependant, Boniperti, qui en devint par la suite président, n’a jamais eu l’habitude de parler en l’air : quand il a dit « Je me retire », ce n’était pas en espérant qu’on le retiendrait et que, comme certains politiciens restent « pour le bien de leur parti », il renverrait à plus tard sa décision. C’est alors que Torino, le grand rival local, lui proposa la somme, considérable à ce moment-là car il y a de cela près de 50 ans, d’un demi million de nos francs. Juste pour une saison ! Boniperti fit un sourire lourd de signification: l’on se trompait d’adresse. Une telle proposition devenait même une humiliation.

Certes, il ne faut pas vivre dans le passé. Mais il y a des exemples plus lumineux que d’autres…